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Section du Lot et Garonne

Yolande DELFERIERE
Yolande DELFERIERE est née le 25 janvier 1927 à Paris. Elle nous a quitté le 8 janvier 2018. Elle était chevalier de la Légion d'honneur depuis le 2 mai 2003. Elle nous a laissé ce témoignage poignant des souffrances qu'elle, sa mère et leurs compagnes de captivité ont endurées sous le titre « Souvenirs de guerre, de Liège à Ravensbrück » :
« 1943 et 1944 resteront à jamais des années les plus sombres de ma vie.
En Belgique nous subissions depuis le 10 mai 1940 l'envahissement puis l'occupation de l'armée allemande.
Mon père ayant fait la guerre de 1914-1918, a été dans les premiers à entrer dans la Résistance durant l'été 1940.
Bien sûr, ma mère et moi l'avons suivi sur ce chemin qui était celui des belges révoltés contre l'occupant, lequel a rapidement montré ce qu'il était capable de commettre contre les civils désarmés.
En juin 1942, nous avons successivement reçu la visite de la Geheime Feldpolizei, puis de la Gestapo. Heureusement, mon père avait pris le maquis peu de temps auparavant.
En novembre 1943, suite à une nouvelle dénonciation, ce fut notre tour à maman et moi, d'être arrêtées par la Gestapo et incarcérées à la prison St Léonard de Liège. Vous dire par des mots le bouleversement d'une ado de 16 ans et demi qui, nourrie d'un idéal patriotique dû à ses parents, se retrouve en prison, est certes impossible.
Nous sommes restées dans cette prison jusqu'en mars 1944.
Je dois cependant relater une petite anecdote que j'ai vécue lors de mon séjour en détention et qui démontre, si besoin était, le fanatisme absolu de certains allemands.
« un dimanche après-midi, j'étais seule en cellule et l'infirmier allemand y pénétra et me trouva en larmes. Il me dit « dein muther ! ». je ne lui réponds pas. Cependant il s'arragea pour se trouver devant la cellule de maman qui était au deuxième étage face à la mienne au premier. Comme je ne levais pas les yeux au moment où les filles chargées de distribuer la soupe se trouvaient devant ma cellule, l'infirmier allemand tapa avec ses clefs sur la caissette de médicaments pour attirer mon attention, afin que je vois maman sur le pas de la porte de sa cellule. L'allemande qui accompagnait la distribution de la soupe leva les yeux vers lui et lui dit en allemand « Oui, Paul, j'ai bien compris ! ». Deux jours après, il partait pour le front russe.
Je dois relater également avoir fait cinq jours de cachot dans les caves, au pain sec et à l'eau pour avoir été prise en flagrant délit d'essayer de parler à maman par la fenêtre, alors qu'au début, ma cellule se trouvait du même côté que la sienne.
Grâce à Dieu et vu mon jeune âge, j'ai pu convaincre le commandant de mon innocence, mais je fus néanmoins punie ainsi que je l'ai relaté plus haut, ce qui a évité à maman de subir la même sanction.
En mars 1944, nous fûmes déportées au camp de Vught en Hollande. Ce camp était certes assez sévère, mais n'avait rien des camps de la mort allemands.
A partir de Vught, nous avons été envoyées, maman et moi, en commando dans une usine de masques à gaz, où nous étions de service la nuit, alors que les civils hollandais nous remplaçaient le jour au tapis roulant.
Le seul très mauvais souvenir que je garde de Vught, c'est, quand j'étais incarcérée au camp, d'avoir vu partir des hommes pour se faire fusiller.
En septembre 1944, nous avons été déportées à Ravensbrück dans des wagons à bestiaux, 82 par wagons, sans boire, sans manger, et avec un seau à toilette pour tout le wagon, et ce voyage a duré plusieurs jours.
A notre arrivée à la gare de Fürstenberg, nous avons fait plusieurs kilomètres à pieds pour gagner le camp de Ravensbrück sous le regard de la population. Ce sont ces mêmes personnes qui affirmeront n'avoir rien vu et rien su de l'horreur concentrationnaire, alors que les fours crématoires fonctionnaient jour et nuit avec toutes les odeurs que cela suppose, et que le village n'était pas très éloigné du camp.
Lors de notre arrivée au camp, nous avons passé cinq jours sur le sable d'un talus sans aucune nourriture ni boisson. Puis une nuit à deux heures du matin, nous avons été amenées aux douches à la suite de quoi nous avons passé une visite minutieuse pour la recherche d'or éventuel avec tout ce que cela suppose d'humiliant.
Enfin, on nous a fait entrer dans une salle où il y avait un immense tas de vêtements. Nous avions cinq minutes pour trouver quelque chose à nous mettre parmi ces oripeaux civils sur lesquels se trouvait peinte une croix de Saint André dans le dos, car au début il n'y avait pas assez de tenues rayées.
A l'issue de ces évènements on nous a fait entrer aux blocs 28 et 29 qui étaient les derniers construits et cependant déjà surpeuplés.
Les conditions d'hébergement étaient plus que sommaires, si bien que les vitres des dits blocs étaient cassées, laissant entrer beaucoup d'air alors qu'en hiver dans cette région du Mecklembourg, située au nord de l'Allemagne, la température hivernale peut descendre jusqu'à moins vingt degrés et plus. Nous avions reçu chacune une couverture de très mauvaise qualité qui nous protégeait mal du froid nocturne. Nous nous serrions les unes contre les autres pour nous réchauffer.
A partir de ce moment là, nous fûmes mises au travail, lequel consistait en travaux de terrassement. Il fallait remplir des wagonnets de sable, les pousser sur les rails, puis les basculer pour les vider, et recommencer toujours les mêmes manoeuvres.
Nous avions juste une demi-heure à midi pour manger une soi-disante soupe, laquelle était composée de feuilles de choux nageant dans l'eau, ce qui a causé une dysentrie générale. Bien sûr, à ce régime là, nous nous affaiblissions très rapidement, et le typhus et la dysentrie firent de nombreux ravages. Ce qui a aussi causé bien des morts, ce furent les nombreux appels très longs le matin, l'appel de comptage devant les blocs, et ensuite un nouvel appel par commando de travail, parfois des appels de punition au gré des SS.
A ce sujet, je voudrais relater un fait que je n'oublierai jamais, un matin j'ai vu, à l'arbeits appel, ma mère se faire bourrer le visage à coups de poings par une de nos gardiennes qui était disgraciée par la nature, et qui visiblement supportait mal que ma chère maman soit encore très belle dans ses vêtements civils, puisque ce fait se situait au début de notre captivité à Ravensbrück.
Durant ces instants si douloureux, je reverrai toujours le visage de ma chère maman : pas un instant elle n'a baissé les yeux sur celle qui la frappait sauvagement avec un visible plaisir. Elle regardait au loin et je pense qu'elle priait.
Pendant ce temps, maman avait saisi ma main et la serrait au point de rentrer ses ongles dans la mienne tant elle craignait que je réagisse, ce qui aurait causé sûrement la mort, puisque nos gardiennes étaient armées de gourdin et ne manquaient pas de s'en servir à tout propos.
Au bout d'un certain temps, nous avons été transférées dans un commando de l'usine Siemens, car il faut savoir que toutes les grandes firmes allemandes avaient des « succursales » taillables et corvéables à merci et dont le personnel était renouvelable de manière permanente du fait des nombreuses arrestations dans les pays occupés. Nous travaillions chez Siemens. Nous avions été affectées à un atelier où se fabriquaient les radios pour équiper les sous-marins. Pour ma part, j'ai fait semblant d'être très maladroite de façon à laisser des trous dans les soudures, ce qui m'a valu d'être traitée « d'idiote » et d'être tranférée au triage des déchets à ma secrète satisfaction.
A cette époque, les baraquements des commandos Siemens n'étant pas terminés, nous logions encore dans des baraques du camp « mère » de Ravensbrück où nous retournions chaque soir.
Nous étions affectées au travail chez Siemens soit une semaine de nuit, soit une semaine de jour, alternativement.
A ce sujet, je me souviens d'un fait particulièrement pénible qui a eu lieu à la Toussaint 1944. Faisant partie de l'équipe de nuit qui devait débuter à 18 heures, nous avons posé jusqu'à 22 heures sous une pluie glaciale. Ensuite, on nous a donné l'ordre de rentrer dans les baraques, ce qui a posé de gros problèmes car elles étaient occupées par l'équipe de jour. Nous nous sommes installées comme nous avons pu, nous serrant les unes contre les autres à quatre ou cinq par lit d'une personne. A minuit, branle-bas de combat ! Les SS ont rallumé toutes les lumières et, en hurlant comme d'habitude, nous ont donné l'ordre de nous préparer pour aller travailler.
Nos vêtements étaient trempés et nous avons dû les garder jusqu'à 6 heures le lendemain matin, pour ensuite subir un nouvel appel, avant de pouvoir enfin rentrer dans les baraques briguant un peu de repos.
Les conditions de vie inhumaines, le régime alimentaire (des feuilles de choux dans de l'eau en guise de soupe), et le manque d'hygiène ont fait que presque toutes sommes tombées malades et avons été affligées par la dysenterie, le typhus, la tuberculose, et des phlegmons dus au fait que l'on supprimait, par je ne sais quel moyen, les règles.
Ma chère maman, par suite d'une plaie mal soignée au pied gauche, a dû subir une amputation de sa jambe sans anesthésie. Nos problèmes de santé à elle et à moi, ont fait que nous avons été séparées, puisque à cette époque (début 1945) j'étais à l'isolement, ayant contracté le typhus.
Ma chère maman a réussi, alors que c'était formellement interdit, à me faire passer un petit mot où elle me disait qu'elle était inquiète à mon sujet et que, pour sa part, on la portait aux pansements et que son pied était très laid. Sans doute, avec sa délicatesse habituelle, voulait-elle me préparer au choc de la revoir handicapée, car elle pensait me revoir.
Elle ne savait pas qu'elle allait être amenée dans un petit camp satellite de Ravensbrück et transformé par les SS en camp d'extermination, où, par tous les moyens (sévices corporels, empoisonnements, exposition au froid intense sans vêtements, gazages) presque toutes furent assassinées.
Ma chère maman, d'après ce que j'ai pu savoir, a été gazée dans un des camions aménagés à cet effet qui ensuite ramenaient les corps à Ravensbrück pour y être brûlés et les cendres jetées dans le lac jouxtant le camp.
La fin de ma captivité n'a été qu'une suite de maladies dont le croup qui a failli m'emporter et m'a valu cinq jours de coma.
En terminant, je dois rendre hommage à deux femmes auxquelles je dois la vie :
- une belge, Irma Michaux, qui m'a prise sous son aile maternellement et a veillé sur moi, notamment lors de l'évacuation du commando Siemens lors du retour vers Ravensbrück, car vers la fin il fallait laisser la place à d'autres déportés, des hommes qui avaient subi les marches de la mort. Durant toute la descente vers le camp elle m'a sauvée en me soutenant pour que je ne tombe pas de la petite charrette sur laquelle j'étais assise, car je n'avais plus la force de me maintenir dans cette position, vu mon extrême faiblesse
- la deuxième, le docteur Kurth, une femme médecin, prisonnière juive allemande, qui était responsable du petit revier (petit hôpital) du commando Siemens. Elle a convaincu les SS que je ne souffrais pas de tuberculose de façon à m'éviter la chambre à gaz.
Après toutes ces années, mes sentiments de respect et d'immense gratitude envers ces deux personnes restent intacts et aussi vifs, malgré leur disparition.
Ensuite, les transports organisés par la Croix Rouge suédoise commencèrent et le 25 avril est l'un des plus beaux jours de ma vie, celui où j'ai recouvré la liberté.
J'étais sur une civière, malade, pesant 36 kilos, quittant ce lieu à jamais maudit, témoin de tant de souffrances, pour un séjour de deux mois dans ce merveilleux pays de Suède, où nous avons été soignées et entourées d'affection, ce qui rendit notre séjour paradisiaque.
Pour ce cher pays, je garde également un sentiment d'infinie reconnaissance.
Après l'enfer des camps, puis ce séjour en Suède, nous sommes rentrés en Belgique, rapatriées par des avions militaires (je marchais un peu et j'avais repris 20 kilos). Il a fallu deux ans pour recouvrer une meilleure santé.
Cependant, nous les déportées, garderons à jamais la trace indélébile d'avoir vécu un inimaginable enfer, et un sentiment de presque culpabilité d'avoir eu la chance de rentrer alors que beaucoup sont restées à jamais dans les eaux du lac jouxtant le camp.
De tout coeur nous souhaitons « Plus jamais ça »



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